Série photographique « the singing in my body »
« In my resistance to pain and change, I have felt the will toward self-annihilation. And still the singing in my body daily returns to me as love of this earth », Susan Griffin, Healing the Wounds, ouvrage collectif réalisé sous la direction de Judith Plant, 1989.
La série photographique «the singing in my body» est traversée de cicatrices invisibles, de brisures suggérées. Elle est infusée de souffrances qui jalonnent la vie quotidienne des femmes… et s’interroge sur ce que nous devenons en les traversant. Comment se réapproprier son agentivité, son corps, son désir, comment s’affirmer, revenir dans la vie après un choc, un traumatisme, un effondrement, en vivant dans un monde où les violences faites aux femmes, à la Terre, aux populations vulnérables, isolées, se banalisent ?
Qu’est-ce qui nous empêche de retourner cette violence contre nous-mêmes et les autres comme le soulignait avant moi l’écrivaine et poétesse écoféministe Susan Griffin ? C’est en essayant de répondre à cette question que j’ai mis en place depuis 2023 les ateliers de la paillette que je nomme parfois « ateliers de la paillette indocile ». Dans cet atelier, différentes histoires intimes se croisent et s’entremêlent. Si ma vie est marquée par ce que l’on appelle un traumatisme complexe, l’art permet de se sortir de soi en se connectant à d’autres expériences de vie, et de grandir en s’ouvrant à d’autres regards sur la vie.
©Solène Reymond, the singing in my body…, photographie numérique, couleur, dimensions variables, 2023 (en cours), Pays basque.







Pauline est masseuse et énergéticienne. Pendant nos rendez-vous photographiques, nous parlons de violences sexuelles, de relations hommes-femmes, de féminisme, de guérison, de stérilité, de rapport apaisé ou dysfonctionnel avec nos corps. Sa force intérieure est palpable à travers l’appareil photographique. Fabienne est retraitée, peintre, grand-mère, compagne. Nous parlons de nos colères enfouies, des paroles qui brisent pendant l’enfance, de violences banalisées dans le couple et chacun de nos moments passés ensemble nous « re-bonheur », pour reprendre ses termes.






Nayla (qui veut dire « celle qui obtient ») est libanaise, retraitée, âgée de 71 ans. Sur son terrain, elle plante seule des dizaine d’arbres et attribue un nom à chacun d’entre eux. Elle n’aime pas sa peau ridée, ne supporte pas ce que nous faisons à la Terre et l’hypocrisie des hommes politiques. Libre, toujours accompagnée de son chien Ossau, elle s’initie à la sculpture, composte, cuisine de plats de son pays en me racontant sa vie loin de son pays d’origine.



Hanane est marocaine. Elle a ouvert son cabinet de massage à Bayonne. Elle a du feu dans les mains, l’esprit sauvage et beaucoup de répondant quand un homme lui demande autre chose qu’un massage. Quand nous nous retrouvons avec Fabienne, tous les sujets de la vie quotidienne sont mis sur la table. Nous parlons sans complaisance, sans retenue mais avec pudeur. Nous parlons du machisme des hommes, de la carabine pointée sur la tête de l’une et du corps violé de l’autre. Nous évoquons les goûts des plats marocains, les odeurs de fleur d’orangé dans la maison de famille et des couleurs des végétaux qui sublimeront leurs corps maquillés pendant nos séances photographiques.



Maïlyss vit et travaille à Paris, elle a 30 ans. Elle enseigne l’art plastique au collège. Je l’ai rencontré à la Sorbonne où nous avons effectué notre Master 2. Elle travaille sur le racisme et la réappropriation d’histoires invisibilisées dans l’art contemporain. Elle est incroyablement mature pour son âge et c’est en mettant nos sensibilités en commun que nous nous sommes liées d’amitié.







Les ateliers (gratuits) sont articulés à un dispositif de « care » qui concentre son attention sur les liens relationnels en jeu dans la création (comme dans la photographie de Laia Abril par exemple). C’est un dispositif organique, précaire où il s’agit de donner à voir des forces qui accompagnent un travail de création tout en acceptant leurs limites. Pendant chaque prise de vue, un échange d’énergie s’opère et il s’agit de négocier avec des vulnérabilités partagées en prenant du recul sur ce rapport de pouvoir qui se négocie entre le photographié et le photographiant.
Le vivant est également convoqué tout au long du processus. C’est sa présence dans les images qui rend palpable un élargissement grandissant à d’autres formes de vie qui fait partie du processus de réappropriation de soi.
Le maquillage à paillettes ne cache pas. Il révèle la beauté d’un corps et déploie même son propre langage codé. le rouge symbolise la colère ; le noir, le défi ; le doré, l’émancipation.
Les paillettes sont des points de lumière où tout s’éclaire quand ont fait des liens conceptuels entre des systèmes de domination qui appauvrissent le monde, assèchent, réifient et détruisent tous les vivants.
La ligne noire graphique qui part du coin de l’œil symbolise la précision de la pensée, le geste juste pour se connaitre et avoir prise sur son histoire.
Quand la vision est juste, elle devient une trajectoire de transformation individuelle et collective. On sait ce que l’on ne veut plus, et surtout, ce que l’on veut.
Je veux vivre dans un monde plus juste, où l’art et l’imagination sont des nécessités pour prendre soin de nous, du vivant.
Je veux redonner au réel un peu de sa magie. Et qu’on se marre à inventer des moments improbables comme des ateliers de paillettes indociles.
La ligne noire sur le visage, c’est la clarté qui émerge dans le rouge, celui de la colère saine, justifiée. La colère, c’est la mienne, quand la violence est omniprésente dans nos vies quotidiennes.
La ligne noire, c’est l’art d’opposer à ce qui nous détruit, nous brise, un contre-pouvoir créateur, même ordinaire et banal comme celui que nous développons pendant les ateliers de la paillette.
La lumière sur le visage obtenue grâce aux paillettes exprime cette magie qu’on a tous et toutes à l’intérieur de nous quand la réalité nous déçoit, nous abîme mais qu’on s’accroche à nos rêves, désirs, espoirs, un jour de plus. Un jour à la fois.
Cette série photographique cherche à réactiver des échos du chant d’émancipation de Susan Griffin. Les entendez-vous ?