The Bark’s scars (les cicatrices de l’écorce)







©Solène Reymond, The Bark’s scars, photographies en noir et blanc, dimensions variables, Pays basque, 2019-2021.
Un jour d’automne, le chêne du jardin familial s’est effondré dans un souffle si léger que mes parents n’ont pas tout de suite remarqué sa chute. Il est tombé un lendemain de tempête. Il avait plus de trois cent ans et aurait pu vivre encore longtemps. Cet événement ordinaire m’a beaucoup marqué. J’éprouvais un sentiment de perte proche du deuil, comme un craquement à l’intérieur provoqué par cette vie végétale qui a craqué, qui s’est effondrée du jour au lendemain. Ce sentiment m’a forcé à comprendre son histoire. C’est ainsi que j’ai rencontré Alexandre, expert en sciences des arbres, élagueur-grimpeur, qui m’a sensibilisé aux maltraitances végétales qui ont lieu tous les jours dans l’ombre des mégafeux, des forêts industrielles, des écocides, des forêts primaires rasées, et j’en passe. Voici quelques brides de la vie du chêne contée par Alexandre.

©Solène Reymond, The Bark’s scars, pièce sonore, 3:32, son, photographies en noir et blanc, Pays basque, 2019-2021.
En l’écoutant, c’est toute une vie végétale qui s’est révélée à moi, infusant les sillons de son écorce et ses cernes.
J’avais l’impression de marcher dans les pas d’Aldo Leopold, auteur de l’Almanach d’un comté des sables (1949), un livre incontournable qui pose les bases d’une éthique environnementale. J’ai suivi Alexandre et son équipe sur le terrain pour les observer travailler, comprendre leur rapport de soin aux arbres. Un jour, ils ont été obligés d’abattre un séquoia malade. Ce qui m’a frappé est la manière dont ils se déplacent dans l’arbre à la corde, pour garder le contact corporel avec lui et adopter des gestes précis. C’est presque une chorégraphie. Un moment de symbiose en pleine mort végétale.









©Solène Reymond, The Bark’s scars, photographies en noir et blanc, dimensions variables, Pays basque, 2019-2021.
Le regard porté par l’arboriste sur notre chêne était à la fois empirique et poétique. Sa lecture des blessures végétales qui entremêlent tailles drastiques, pratiques d’étêtage, tempêtes, pollution lumineuse, sécheresses, hausse des températures en hiver… est proche d’une écriture écopoétique qui combine savoirs de terrain, savoirs scientifiques, esprit critique et imaginaire végétal, ici, en prêtant attention à la mort d’un chêne.
Cet arbre dit en creux notre rapport dysfonctionnel avec la forêt, avec les plantes tour à tour fantasmées ou instrumentalisées au bénéfice de la survie humaine. Il met en lumière un impensé dans les récits écologiques : la violence envers les non humains commence dans notre jardin, au bout de notre rue, en plein coeur d’un centre-ville, et elle partage un lien de continuité avec le destin des grandes forêts du monde.
En assistant aux actions de résistance citoyenne du collectif « Juzan Vivant » qui visait à défendre la forêt d’Anglet menacée par un projet immobilier, j’ai retrouvé ce rapport de soin incarné par Alexandre. Mes photographies argentiques inventent une solidarité entre l’arboriste et celles et ceux qui défendent la vie végétale.




©Solène Reymond, Funambules, protecteurs & protectrices des arbres, photographies argentiques en noir et blanc, Pays basque, Juzan, Anglet, journée de lutte contre la destruction de la forêt.
Et indirectement, c’est comme si le chêne mort à l’origine de cette série photographique avait regagné sa dignité. Comprendre ses maltraitances, ses blessures est une manière de prendre soin de son histoire, de chaque vie végétale qui nous touche.