Épisode 1 : « LES BLESSURES DE L’ÉCORCE »

Un jour d’automne, le chêne du jardin familial s’est effondré dans un souffle si léger qu’ils n’ont pas tout de suite remarqué sa chute. Il est tombé un lendemain de tempête. Il avait plus de trois cent ans et aurait pu vivre encore longtemps. Cet événement ordinaire était pourtant tellement marquant qu’il a provoqué un sentiment de perte proche du deuil, comme un craquement intérieur relié aux craquements de l’écorce. Ce sentiment m’a traversé et forcé à comprendre son histoire.
J’ai donc sollicité l’aide d’un arboriste et élagueur grimpeur basé dans le Pays basque pour analyser les causes de sa mort prématurée. En l’écoutant, c’est toute une vie végétale qui s’est révélée à moi, infusant les sillons de son écorce et ses cernes.
J’avais l’impression de marcher dans les pas d’Aldo Leopold, auteur de l’Almanach d’un comté des sables (1949), un livre incontournable qui pose les bases d’une éthique environnementale. Dès les premières pages du livre, nous découvrons l’histoire d’un chêne mort après avoir été frappé par la foudre. À mesure que nous suivons les étapes de son débitage, l’auteur enchevêtre les récits en reliant les années de croissance du chêne aux événements historiques (par exemple, la guerre de Sécession), politiques (évolution des politiques forestières et des lois en matière de chasse et de pêche…), économiques (la crise boursière de 1929…), climatiques (sécheresses, la « grande grêle » de 1922, le « froid historique » de l’hiver 1881 – 1882»…) qui ont marqué les États-Unis. Au récit d’Aldo Leopold est donc venue se greffer ma propre expérience de la chute d’un vieux chêne familial.









©Solène Reymond, Les blessures de l’écorce – Chapitre I : Histoire du chêne familial et rencontre avec des arboristes, élagueurs-grimpeurs, pièce sonore, 3:32, son, photographies en noir et blanc, Pays basque, 2021.
Le regard porté par l’arboriste sur notre chêne était à la fois empirique et poétique. Sa lecture des blessures végétales qui entremêlent tailles drastiques, pratiques d’étêtage, tempêtes, pollution lumineuse, sécheresses, hausse des températures en hiver… est proche d’une écriture écopoétique qui combine savoirs de terrain, savoirs scientifiques, esprit critique et imaginaire végétal, ici, en prêtant attention à la mort d’un chêne.
Cet arbre dit en creux notre rapport dysfonctionnel avec la forêt, avec les plantes tour à tour fantasmées ou instrumentalisées au bénéfice de la survie humaine. Il met en lumière un impensé dans les récits écologiques : la violence envers les non humains commence dans notre jardin, au bout de notre rue, en plein coeur d’un centre-ville, et elle partage un lien de continuité avec le destin des grandes forêts du monde.
Je suis heureuse d’avoir découvert le vécu de ce chêne tricentenaire et j’ai surtout été touchée par la relation qu’entretient cet arboriste avec ses « sujets » ou « patients », selon ses termes. Elle est alimentée par une posture éthique et responsable qui vise à assurer leur longévité en pratiquant une taille douce, en privilégiant l’observation, la précision du diagnostic sur l’état de santé de l’arbre et le choix millimétré des gestes de soin à déployer au contact du vivant. En suivant son équipe sur le terrain j’ai découvert une chorégraphie lente, minutieuse, charnelle, spirituelle fondée sur un rapport de corps-à-corps avec l’arbre grâce à l’utilisation d’une corde au lieu d’une nacelle. Je me souviendrai longtemps des paroles de cet arboriste qui me répétait que blesser un arbre au risque de compromettre sa cicatrisation est une forme de maltraitance qui se produit en permanence sur le terrain.
Photographier ces rencontres en noir et blanc est une façon de garder cette expérience de bascule en mémoire. Il s’agit aussi de capturer ce sentiment de fusion entre l’arboriste et ses patients en m’appuyant sur la force graphique du noir et blanc qui semble dissoudre le corps humain dans les lignes de ce monde végétal.



©Solène Reymond, Funambules, protecteurs & protectrices des arbres, photographies argentiques en noir et blanc, Pays basque, Juzan, Anglet, journée de lutte contre la destruction de la forêt.
Épisode 2 : « Revitalisations symboliques »
Depuis, je suis obsédée par l’envie de revitaliser les photographies d’arbres morts que je documente sur le terrain. C’est ainsi que j’ai eu l’idée de « revitaliser » symboliquement » ces vies végétales en plongeant des pellicules argentiques dans du purin et autres substances utilisées par des paysan.ne.s pour fortifier leurs cultures, renforcer la robustesse des plantes. Ce sentiment de revitalisation est rendu palpable grâce à la vivacité des couleurs diluées par ces liquides. Une manière symbolique de prendre soin, par l’image, de ce monde végétal quotidiennement mutilé.





©Solène Reymond, Les blessures de l’écorce – Chapitre II : revitalisations symboliques, photographies argentiques revitalisées avec des liquides organiques, couleur, 40 x 60 cm, Pays basque, 2021 – en cours.