Chiasme
©Ambroise et Sol’R, Chiasme, vidéo HD, poème-vidéographique en noir et blanc, son, 16/9, 4 min, 2020-2022.
D’abord il y a l’écorce, l’enveloppe corporelle, en contact avec l’extérieur.
C’est une protection vitale qui combat le froid, la brûlure, les champignons, les affamés de l’hiver.
Sous vos yeux aveugles Impassibles. Visible amnésie. Poisseuse existence.
L’encre n’a cessé de couler, éclaboussant la terre, une tâche blanche sur ma noirceur prise au piège.
Puis, il y a l’aubier, la partie vivante où les vaisseaux conducteurs de sève, nourrissent racines et feuilles.
Silencieusement gangrené, malade, je n’arrive plus à respirer, je suffoque.
Noir éclatant, lumineuses ténèbres, mélancolique aliénation,
contemplez-moi
imprégné de tanin, de résine, le duramen, bois parfait, bois mort, veille.
Après la coupe, des rayons ligneux et anneaux concentriques, entrelacent passé et présent.
La joie tenace, je rendrai mon âme
à la lisière
de la forêt évanouie.
Le poème vidéographique Chiasme est est né d’une collaboration avec l’artiste plasticienne Maïlyss Montella (alias Ambroise) rencontrée à l’École de arts de la Sorbonne en 2019. Réalisée à quatre mains, cette œuvre fait dialoguer deux approches critiques, soit un rapport dysfonctionnel envers le monde végétal et des discriminations sociales envers la population noire. Maïlyss Montella est artiste visuelle et mobilise différents médiums comme la vidéo, la danse, la création de costumes, la performance, l’installation et l’écriture littéraire. Elle développe un point de vue critique en lien avec une pensée décoloniale qui vise une réécriture de l’histoire esclavagiste française et occidentale, en réinvestissant une imagerie produite par un récit dominant afin de réhabiliter des voix censurées. Le titre, Chiasme, fait référence à une figure de style qui permet de créer des effets d’opposition dans un texte littéraire ou poétique.
Chiasme s’appuie sur des faits réels, des observations de terrain, des images issues de mes archives familiales ou tournées sur le terrain. La vidéo combine des extraits de journaux télévisés, de documentaires prélevés sur Internet dédiés aux mégafeux qui ont ravagé l’Australie et l’Amazonie en 2019 et en 2020. S’ajoutent des séquences tournées dans des forêts basques abîmées par les conséquences du réchauffement climatique (vents violents, sécheresses), des extraits de films tournés en super 8 par mon grand-père qui capture des images d’arbres qui poussent sur les ruines du temple d’Angkor Vat au Cambodge. S’ajoutent également des images de révoltes, d’émeutes sociales prélevées sur Internet qui se sont déroulées aux États-Unis à Ferguson en 2014 après la mort de Michael Brown, tué par un policier. Chiasme fait se croiser – de manière non symétrique -, des violences environnementales et sociales latentes ou explosives qui racontent des héritages passés souffrants, des dislocations du lien avec la nature et entre individus selon leur couleur de peau. Penser de manière écologique veut aussi dire entremêler différents rapports de domination selon des distinctions de race, de classe, de genre et des oppositions comme nature et culture, humains et non humains. Les catégories rigides ne sont pas compatibles avec le courant de pensée écocritique. Peau noire, peau végétale, ces chairs humaines et non humaines font, selon nous, parties d’une même étoffe sensible du monde.





